FÊLURE
Dossier Camini · Reportage · Volet 1 / 3

Derrière le décor de l'accueil

À Camini, tout semble raconter la même histoire : celle d'un village revenu à la vie grâce à l'accueil des migrants. Quelques jours suffisent pourtant pour comprendre que cette renaissance repose sur des équilibres plus fragiles qu'ils n'y paraissent.

Escaliers de Camini, mots peints : solidarietà, multiculturalità, condivisione
Les mots peints dans les ruelles racontent déjà l'histoire que Camini veut donner à voir.

En arrivant à Camini, la première impression est presque déroutante. Le village, accroché aux collines de la Locride, en Calabre, donne d’abord le sentiment d’un lieu soigneusement restauré. Les ruelles sont propres, les façades rénovées alternent avec les vieilles pierres, et les escaliers portent des mots peints en lettres colorées : solidarietà, multiculturalità, condivisione. Sur la petite place devant l’église, même les poubelles de tri semblent participer à cette impression : on les ouvre, et on les trouve constamment vides. Les ateliers ressemblent à de petites boutiques où s’exposent sacs, vêtements en wax, céramiques et autres objets artisanaux. Le bar-restaurant et les chambres d’accueil complètent un ensemble qui évoque presque un village de vacances.

Dès les premiers échanges, cette image se fissure. Nous rencontrons Fatima, étudiante en pharmacie, présente à Camini avec sa famille. La question vient presque naturellement : ouvrira-t-elle un jour une pharmacie ici, dans le village ? Sa réponse est immédiate. Non. Sans hésitation, presque comme une évidence. Ce n’est pas un rejet de Camini. C’est plutôt le rappel discret que, pour beaucoup, le village reste une étape : un lieu d’accueil, d’accompagnement, de transition. Pas forcément une destination. Les personnes accueillies et le village ne poursuivent pas toujours le même horizon.

Je travaille dans la formation et l’insertion socioprofessionnelle en Belgique. C’est avec ce regard que je suis venu à Camini. Et on comprend vite que ce n’est pas seulement un village où l’on accueille des personnes migrantes. C’est aussi un village qui a appris à se montrer, à se raconter, à transformer son histoire récente en quelque chose qui se visite. Une version s’impose presque d’elle-même : celle d’un bourg rural menacé par le dépeuplement, qui aurait retrouvé vie grâce à l’accueil et à la présence de nouvelles familles venues d’ailleurs.

Ruelle de Camini, des chats sur le béton fissuré
Ruelles propres, ordre presque trop parfait : un décor prêt à être regardé.

Le récit Un village qui a appris à se montrer

Ce récit n’est pas faux ; il serait même injuste de le réduire à une simple opération de communication. Dans un territoire marqué par l’exode et le vieillissement, l’arrivée de personnes migrantes a réellement changé le visage du village : des enfants à l’école, des maisons restaurées, des ateliers ouverts. Mais il est incomplet. À mesure que l’on écoute les acteurs du projet et que l’on observe les lieux, on comprend que Camini ne donne pas seulement à voir une intégration réussie. Le village révèle un modèle plus ambigu, où l’accueil des migrants est devenu tout à la fois une mission sociale, une ressource économique et un outil de revitalisation territoriale.

Deux fillettes discutent dans une ruelle de Camini, cartable sur le dos
Deux écolières dans une ruelle : l'école compte aujourd'hui environ 80 enfants, contre huit en 2011.

Le projet ne se comprend donc pas par la seule aide apportée aux personnes accueillies, ni par la seule renaissance d’un village. Il faut tenir les deux ensemble. Les personnes migrantes y trouvent un cadre d’accueil, parfois un stage ou un travail, parfois un début de stabilité. Le village, lui, y trouve une forme de survie : des financements, des emplois, une activité et une attractivité qu’il avait perdues. L’accueil n’est donc pas extérieur au territoire ; il en est devenu l’un des moteurs.

Pour un formateur venu de Belgique, habitué à des dispositifs où chaque mission est généralement prise en charge par une structure différente, la tentation est grande de voir dans Camini une belle expérience d’intégration, plus humaine et plus concrète que nos dispositifs habituels.

C’est en partie vrai. Mais le village montre aussi autre chose : une manière de brouiller des frontières que nous séparons d’ordinaire trop nettement.

La ligne de faille
« Camini n’est ni un miracle humanitaire, ni une illusion touristique. C’est un laboratoire fragile. »

Camini n’est donc ni un miracle humanitaire, ni une illusion touristique. C’est un laboratoire fragile, traversé par une tension permanente : comment faire d’un dispositif d’accueil un levier de reconstruction collective, sans que cette reconstruction finisse par dépendre entièrement de la survie de ce même dispositif ?

Pour comprendre ce qui se joue derrière cette tension, il faut alors quitter le décor et regarder ce qui fait tenir le projet : son économie.

Le dossier

« Camini, l'économie fragile de l'accueil » : série en trois volets sur un village calabrais qui a reconstruit une partie de sa vie autour de l'accueil des migrants, entre réussite sociale, dépendance financière et revitalisation territoriale. Volet 1 / 3.

Sources

Ce reportage s'appuie sur une semaine d'observation de terrain à Camini, des entretiens réalisés sur place ainsi que sur des documents et publications permettant de confronter les observations recueillies aux données disponibles. Les références ci-dessous correspondent aux principales sources mobilisées pour ce volet.

Documents et rapports Données communiquées lors des échanges menés à Camini sur l'évolution de l'école locale.

Entretiens Fatima, étudiante en pharmacie présente à Camini avec sa famille (avril 2026). Échanges informels menés sur place avec des habitants, travailleurs de la coopérative et personnes accueillies (avril 2026).

Autres références Observation de terrain à Camini (Locride, Calabre), avril 2026 : ruelles, ateliers, bar-restaurant, chambres d'accueil, école, places.

Yannick Bras
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