En arrivant à Camini, la première impression est presque déroutante. Le village, accroché aux collines de la Locride, en Calabre, donne d’abord le sentiment d’un lieu soigneusement restauré. Les ruelles sont propres, les façades rénovées alternent avec les vieilles pierres, et les escaliers portent des mots peints en lettres colorées : solidarietà, multiculturalità, condivisione. Sur la petite place devant l’église, même les poubelles de tri semblent participer à cette impression : on les ouvre, et on les trouve constamment vides. Les ateliers ressemblent à de petites boutiques où s’exposent sacs, vêtements en wax, céramiques et autres objets artisanaux. Le bar-restaurant et les chambres d’accueil complètent un ensemble qui évoque presque un village de vacances.
Dès les premiers échanges, cette image se fissure. Nous rencontrons Fatima, étudiante en pharmacie, présente à Camini avec sa famille. La question vient presque naturellement : ouvrira-t-elle un jour une pharmacie ici, dans le village ? Sa réponse est immédiate. Non. Sans hésitation, presque comme une évidence. Ce n’est pas un rejet de Camini. C’est plutôt le rappel discret que, pour beaucoup, le village reste une étape : un lieu d’accueil, d’accompagnement, de transition. Pas forcément une destination. Les personnes accueillies et le village ne poursuivent pas toujours le même horizon.
Je travaille dans la formation et l’insertion socioprofessionnelle en Belgique. C’est avec ce regard que je suis venu à Camini. Et on comprend vite que ce n’est pas seulement un village où l’on accueille des personnes migrantes. C’est aussi un village qui a appris à se montrer, à se raconter, à transformer son histoire récente en quelque chose qui se visite. Une version s’impose presque d’elle-même : celle d’un bourg rural menacé par le dépeuplement, qui aurait retrouvé vie grâce à l’accueil et à la présence de nouvelles familles venues d’ailleurs.
Le récit Un village qui a appris à se montrer
Ce récit n’est pas faux ; il serait même injuste de le réduire à une simple opération de communication. Dans un territoire marqué par l’exode et le vieillissement, l’arrivée de personnes migrantes a réellement changé le visage du village : des enfants à l’école, des maisons restaurées, des ateliers ouverts. Mais il est incomplet. À mesure que l’on écoute les acteurs du projet et que l’on observe les lieux, on comprend que Camini ne donne pas seulement à voir une intégration réussie. Le village révèle un modèle plus ambigu, où l’accueil des migrants est devenu tout à la fois une mission sociale, une ressource économique et un outil de revitalisation territoriale.
Le projet ne se comprend donc pas par la seule aide apportée aux personnes accueillies, ni par la seule renaissance d’un village. Il faut tenir les deux ensemble. Les personnes migrantes y trouvent un cadre d’accueil, parfois un stage ou un travail, parfois un début de stabilité. Le village, lui, y trouve une forme de survie : des financements, des emplois, une activité et une attractivité qu’il avait perdues. L’accueil n’est donc pas extérieur au territoire ; il en est devenu l’un des moteurs.
Pour un formateur venu de Belgique, habitué à des dispositifs où chaque mission est généralement prise en charge par une structure différente, la tentation est grande de voir dans Camini une belle expérience d’intégration, plus humaine et plus concrète que nos dispositifs habituels.
C’est en partie vrai. Mais le village montre aussi autre chose : une manière de brouiller des frontières que nous séparons d’ordinaire trop nettement.
« Camini n’est ni un miracle humanitaire, ni une illusion touristique. C’est un laboratoire fragile. »
Camini n’est donc ni un miracle humanitaire, ni une illusion touristique. C’est un laboratoire fragile, traversé par une tension permanente : comment faire d’un dispositif d’accueil un levier de reconstruction collective, sans que cette reconstruction finisse par dépendre entièrement de la survie de ce même dispositif ?
Pour comprendre ce qui se joue derrière cette tension, il faut alors quitter le décor et regarder ce qui fait tenir le projet : son économie.