FÊLURE
Dossier Camini · Reportage · Volet 2 / 3

L'accueil comme économie locale

À Camini, le dispositif d'accueil ne finance pas seulement des services sociaux. Il fait vivre des emplois, des maisons, des ateliers et, en partie, tout un village.

Cosmano et Hassan restaurent un mur sur un chantier de Camini
COSMANO ET HASSAN SUR UN CHANTIER DE LA COOPÉRATIVE.

Pour comprendre ce qui rend Camini à la fois vivant et fragile, il faut quitter un instant les ruelles, les ateliers et les récits individuels. Il faut suivre l’argent. Une part importante de l’économie de Camini s’est reconstruite autour de l’accueil lui-même.

Le dispositif Trente-huit euros par jour

Le cœur du dispositif, c’est le SAI, le système italien d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile et des réfugiés. Les personnes ne choisissent pas Camini : l’administration les oriente vers les places disponibles. Pour chacune, l’État verse une dotation quotidienne, trente-huit euros par jour et par personne. C’est dans cette enveloppe qu’il faut faire tenir le logement, les repas, l’accompagnement social, juridique et sanitaire, les cours d’italien, l’argent de poche des bénéficiaires, jusqu’au financement de stages. Le SAI ne finance donc pas seulement un accompagnement. Il fait vivre une structure, des salaires, des bâtiments, une activité quotidienne.

La coopérative qui le gère, Eurocoop Servizi, emploie une soixantaine de personnes aux métiers très variés : travailleurs sociaux, médiateurs, psychologues, enseignants d’italien, juriste, comptables, cuisiniers, maçons ou encore coordinateurs de l’insertion socioprofessionnelle. Plusieurs acteurs rencontrés insistent sur ce point. Ce qui fait la différence, disent-ils, c’est la présence quotidienne de professionnels dans le village, bien plus que les seuls dispositifs administratifs.

En chiffres

Camini en chiffres

118
places financées par le SAI (réduites à 70 en 2018, puis rétablies)
38 €
versés chaque jour par l'État pour chaque bénéficiaire (logement, accompagnement, langue, argent de poche, stages)
≈ 88 %
de la valeur de production d'Eurocoop Servizi provient de la gestion du SAI (2024)
≈ 60
emplois créés par la coopérative : travailleurs sociaux, médiateurs, maçons, agriculteurs, administratifs
≈ 2 000
visiteurs accueillis chaque année
80
élèves à l'école, dont environ la moitié issus de familles migrantes
≈ 800
habitants à Camini
≈ 40
bénéficiaires installés durablement à Camini depuis 2011
Sources : Eurocoop Servizi, bilan social 2023 · données 2024 · entretiens à Camini.

Ce qui distingue Camini, c’est que le centre d’accueil n’est pas installé en périphérie du village, comme un espace séparé. Il s’inscrit dans le village lui-même : les maisons rénovées où logent les familles, les ateliers, le restaurant, l’école. Le centre d’accueil n’est pas un bâtiment. C’est devenu une organisation du territoire. Sur place, le projet porte d’ailleurs un nom : Jungi Mundu, « unis le monde » en dialecte local.

Ce point renverse l’intuition. Camini n’est pas un village touristique qui se serait donné une dimension sociale. C’est plutôt l’inverse : un projet social, financé par l’accueil, a permis de relever des maisons, de créer des emplois, puis d’attirer des visiteurs. Les maisons rénovées logent des bénéficiaires, mais accueillent aussi des voyageurs. Les ateliers servent à la fois à la formation, à la production et à l’animation de la vie locale.

Cette transformation a aussi redonné de la valeur aux maisons. Rosario Zurzolo, président de la coopérative, se souvient d’une époque où des maisons abandonnées étaient cédées gratuitement ou pour un prix symbolique, leurs propriétaires préférant s’en défaire plutôt que de continuer à payer les taxes locales. Aujourd’hui, les rares biens encore disponibles racontent une autre histoire : une maison à rénover, laissée à l’état brut, peut déjà s’afficher autour de 95 000 euros.

Il serait simpliste d’y voir une contradiction. Dans un village qui se vidait, cette hybridation a produit des effets très concrets : des ruines relevées, une école sauvée, des emplois là où il n’y en avait plus. Mais ces effets prennent surtout un visage quand on suit, sur le terrain, ceux qui les rendent possibles.

Le chantier Une maison reprend vie

Pendant une semaine, je passe mes matinées avec l’équipe de Cosmano sur un chantier de rénovation. Avant même de commencer, Hassan me tend un espresso. En français mêlé d’anglais, il me demande d’où je viens et ce que je fais en Belgique. Il connaît quelques mots de français et d’anglais, appris au Sénégal. C’est avec lui que les échanges sont les plus faciles pendant toute la semaine.

Ruines envahies par les herbes, arche ouverte sur la vallée
Ce que les façades restaurées dissimulent : le travail patient de relever des maisons abandonnées.

Pendant que Cosmano, Hassan et Philmon restaurent les murs ou percent une nouvelle ouverture dans une façade, le reste de l’équipe et moi évacuons les gravats et remplissons une remorque, conduite ensuite jusqu’au parc à conteneurs par les ruelles étroites de Camini. Assis à l’arrière du petit tracteur, sur les pierres sorties de ces maisons abandonnées, je regarde défiler un village dont les façades restaurées racontent rarement tout le travail qu’elles dissimulent.

La langue circule mal. Les gestes, eux, ne semblent jamais hésiter. Un regard suffit pour comprendre où déposer une brouette, quand préparer le béton ou déplacer une poutre. On ne partage pas toujours les mots. On partage pourtant une tâche, un rythme, une fatigue.

Au fil de la semaine, Cosmano m’interpelle à plusieurs reprises, pour me montrer une vidéo qu’il a filmée de moi sur le chantier, ou simplement pour échanger malgré la langue. En dehors du chantier, Cosmano raconte son histoire avec la même simplicité qu’il travaille. Son propre père avait quitté Camini pendant trente ans pour travailler en Allemagne, afin de construire la maison familiale. Lui a fait le choix inverse : quitter sa petite entreprise pour rejoindre la coopérative. « Il faut du courage, dit-il. Et surtout aimer son village. »

Parmi les jeunes arrivés au fil des années, il a remarqué un jour Hassan, un Sénégalais qui, une fois la journée terminée, restait encore donner un coup de main. « Si tu veux apprendre le métier, viens avec moi », lui a-t-il lancé. Hassan a vécu quelque temps chez lui, a appris la maçonnerie, puis est devenu à son tour ouvrier qualifié. Aujourd’hui encore, quand il parle de lui, Cosmano sourit : « Il travaille aussi bien que moi, sinon mieux. »

Un autre jour, il m’appelle encore. Cette fois, ce n’est pas pour le chantier. Entre les pierres d’un vieux mur, un nid d’oiseau est niché dans une cavité. Il s’arrête, me le montre, attend quelques secondes. Il voulait simplement partager la découverte.

Les comptes Ce que disent les bilans

Le chantier montre le projet au quotidien. Les comptes expliquent comment il tient debout.

Dans son bilan social 2023, Eurocoop Servizi tire l’essentiel de sa valeur de production de la gestion du SAI : près de 1,7 million d’euros sur un peu plus de 2 millions, soit environ 85 %. Les activités secondaires (restauration, chambres d’hôtes, artisanat) existent et progressent, mais elles restent modestes, autour de 8 %. Elles donnent de la visibilité au projet ; elles ne remplacent pas le financement public.

L’exercice 2024 ne dément pas cette dépendance : il l’accentue. La valeur de production grimpe à près de 2,17 millions d’euros, dont 1,9 million pour la seule gestion du SAI. La part du financement public atteint près de 88 %. Le commerce, lui, gagne du terrain : restauration, chambres et artisanat passent de 165 000 à 219 000 euros en un an, un tiers de hausse, sans dépasser pour autant un dixième du total.

Camini diversifie donc réellement ses activités, mais à la marge, sans que son cœur cesse de battre au rythme de l’argent public. Cet argent finance avant tout des emplois : près de 840 000 euros sont consacrés chaque année aux salaires, charges et honoraires. C’est par là, bien plus que par d’hypothétiques bénéfices, que le dispositif fait vivre le village.

La ligne de faille
« Quand l’accueil finance un village entier, que se passe-t-il si les financements disparaissent ? »

Mais encore faut-il mesurer sur quoi tout cela repose. Le coordinateur chargé de l’insertion socioprofessionnelle le dit sans détour : dans la Locride, « la moitié, voire 55 % de l’économie, ce sont des services de l’État » (mairie, hôpital, tribunaux). Le commerce représenterait un quart, le tourisme « un, deux, trois pour cent ».

La dépendance de Camini à l’argent public n’est donc pas une singularité du village. Elle prolonge une réalité plus large de la région, mais la rend particulièrement visible. Et l’on ne fait pas vivre une famille avec le seul travail agricole saisonnier, ajoute-t-il, pourtant le plus répandu sur ce territoire. L’autonomie économique des personnes accueillies n’est pas un horizon facile. C’est précisément pour cela que l’économie interne du projet compte autant.

Porte d'une maison à vendre à Camini, mention « Vendesi »
« VENDESI », UNE MAISON À VENDRE : CE QUE LE VILLAGE RÉNOVE D'UN CÔTÉ, IL PEINE ENCORE À LE RETENIR DE L'AUTRE.

Cette réussite tient pourtant à un fil : la continuité du financement. Les acteurs le savent. Le maire ne s’en cache pas : « Je suis convaincu que tôt ou tard ces projets seront fermés, par volonté politique. » C’est pour cela, dit-il, que le village a commencé à préparer l’après : un verger d’amandiers, des ruches, une galerie d’art, une véloroute, une fromagerie. « Il faut être prêt le jour où le projet devra fermer, pour tenir un peu sur nos propres jambes. »

Le coordinateur dit la même chose autrement : « On crée de nouvelles activités, c’est la stratégie qu’on poursuit. » Mais la fragilité affleure dans le même souffle. Faute de logements en nombre suffisant, même des familles qui ont trouvé du travail doivent parfois quitter Camini. Ces derniers mois, plusieurs ont été relogées à Catanzaro ou à Latina, à plus de cent kilomètres. Le village qui a fait renaître des maisons n’en possède pas encore assez pour garder tous ceux qui y trouvent leur place.

Du reste, les catégories s’y brouillent. Une même personne y est à la fois bénéficiaire, habitante et travailleuse. Le financement social n’y répare pas seulement des trajectoires individuelles : il est devenu un levier de reconstruction territoriale.

Chronologie

Chronologie de Camini

1999
Création de la coopérative Eurocoop Servizi, avec l’ambition de revitaliser le village.
2011
Lancement effectif du projet d’accueil, après plusieurs années de blocages politiques.
2011–2015
Le centre d’accueil se développe progressivement jusqu’à accueillir 70 bénéficiaires.
2018
Les décrets migratoires du ministre Matteo Salvini réduisent la capacité de 118 à 70 places. Pour Camini, la décision fragilise directement un modèle économique construit autour du SAI.
2021–2022
Le financement est rétabli et Camini retrouve une capacité de 118 bénéficiaires.

Riace La leçon du voisin

Pour mesurer la solidité de cette construction, il suffit de regarder quelques vallées plus loin, vers Riace. C’est là, chez Mimmo Lucano, que les fondateurs de Camini étaient allés chercher leur inspiration : le modèle pionnier du village calabrais repeuplé par l’accueil.

Ils en ont pourtant tiré une autre leçon. Selon le maire de Camini, l’une des erreurs de Riace a été d’élargir le dispositif à une multitude d’associations. Certaines auraient fini par « faire de l’accueil seulement pour empocher l’argent », au point de faire perdre le contrôle du projet. À Camini, le choix a été inverse : tout centraliser autour d’une seule coopérative. Refuser la multiplication des opérateurs pour conserver une vision d’ensemble.

La suite leur a donné une raison supplémentaire de s’en méfier. Lorsque l’État a interrompu le financement quotidien de Riace à la fin de 2018, les boutiques ont fermé les unes après les autres, les bénéficiaires ont été transférés vers d’autres centres et les ruelles se sont vidées. Depuis, l’histoire a connu un second acte : la condamnation de Mimmo Lucano a été fortement réduite en appel, il est redevenu maire de Riace avant d’être élu député européen en 2024. Pour les responsables de Camini, la leçon demeure pourtant inchangée : un modèle qui dépend d’un financement extérieur peut vaciller aussi vite qu’il s’est développé.

En quittant le village, je repense à ma première impression : ces ruelles impeccables, ces poubelles vides, cette sensation d’un décor presque trop parfait. Ce n’était pas une coquetterie. C’est aussi la condition de survie du projet : accueillir des visiteurs, raconter son histoire, donner envie de revenir. À Camini, le regard extérieur fait désormais partie de l’économie locale.

Combien de temps un village peut-il tenir sur une ressource qu’il ne maîtrise pas ? Aura-t-il le temps d’apprendre à marcher sur ses propres jambes avant qu’on ne lui retire les béquilles ?

Le dossier

« Camini, l'économie fragile de l'accueil » : série en trois volets. Volet 2 / 3.

Sources

Ce reportage s'appuie sur une semaine d'observation de terrain à Camini, des entretiens réalisés sur place ainsi que sur des documents et publications permettant de confronter les observations recueillies aux données disponibles. Les références ci-dessous correspondent aux principales sources mobilisées pour ce volet.

Documents et rapports Eurocoop Servizi, Bilancio Sociale 2023 : gestion SAI 1 691 960,96 € sur 2 002 264,43 € (≈ 85 %) ; activités secondaires 165 126,47 € (≈ 8 %). Bilancio / Relazione Sociale 2024 : valeur de production 2 173 060,44 € ; gestion SAI 1 901 315,99 € (≈ 88 %) ; activités secondaires 219 437,30 € (≈ 10 %) ; coûts de personnel ≈ 838 280 €.

Entretiens Entretiens menés à Camini (le maire ; le coordinateur insertion de la coopérative ; Cosmano, maçon).

Autres références Sur Riace : suspension des financements fin 2018 et transfert des bénéficiaires ; condamnation de Domenico Lucano réduite en appel (2023), réélection comme maire puis élection au Parlement européen (2024).

Yannick Bras
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